Thomas Baumgartner est producteur à Radio France. Passé par France Culture, France Inter, mais aussi Arte Radio, ce trentenaire porte sur son métier un regard unique. En pointe sur la question du net à la radio, il a récemment animé Antibuzz, une émission dédiée au numérique, novatrice tant surle fond que dans la forme. Il nous en parle ici, maintenant.

 

 

Saooti : Bonjour Thomas Baumgartner. Les auditeurs de France Culture vous connaissent bien depuis quelques années déjà, ceux de France Inter apprennent tout juste à vous connaître. Pourriez vous nous raconter comment on entre en radio ?

Thomas Baumgartner : Il y a mille manières d’ « entrer » à la radio… presque autant que de personnes qui y travaillent ! Pour ma part, j’ai un cursus de journaliste, j’ai travaillé dans les rédactions de certaines locales de Radio France, avant d’intégrer ce qui s’appelait à l’époque la « rédaction multimédia » de Radio France. J’ai ensuite commencé à travailler à France Culture en produisant des documentaires pour La Fabrique de l’Histoire, l’émission d’Emmanuel Laurentin. En parallèle je collaborais à Arte Radio, puis à Arte.tv. J’ai fait la revue de presse de l’été sur France Culture deux années de suite, j’ai été le « joker » d’Ali Baddou aux Matins de France Culture… Et puis Place de la Toile, les Passagers de la Nuit, Mythologie (de poche) de la radio, et depuis un an L’Atelier du Son. J’ai eu la chance qu’on me confie des choses passionnantes à faire.

 

« Antenne ou pas antenne, c’est l’élaboration du son qui m’a satisfait »

 

S : Vous vous êtes par ailleurs illustré comme responsable éditorial adjoint d’Arte Radio. En quoi cette expérience de radio « sans antenne » a-t-elle jouée un rôle dans votre parcours ?  

TB : Quand on a 24 ans et qu’on prend part aux débuts d’une aventure comme celle d’Arte Radio (du son en ligne ! en 2002 !), c’est quelque chose de profondément marquant à plein de points de vue. Difficile de les résumer. C’est drôle, parce que je n’ai jamais envisagé Arte Radio comme une « radio sans antenne ». Je me la représentais plutôt comme une grande émission hebdomadaire éclatée, délinéarisée, essaimée, avec des rythmes et des matières différentes, et en même temps très cohérente. Dans sa forme (cette esthétique du « sans commentaire ») et dans son fond (dès le départ : une certaine manière de parler du contemporain, brute et sensible, la parole des artistes au travail, le crédo de la forme ‘courte’, du subjectif absolu pour parler à chacun). Je pense que ça m’a marqué pour tout ça. Antenne ou pas antenne, c’est l’élaboration du son qui m’a satisfait – c’est ce que je cherchais à l’époque et je l’ai trouvé dans ce lieu. Et on a vécu ensuite toutes les évolutions du son en ligne : écoute en streaming, évolution du format technique, embeddabilité du player, arrivée du podcast…

 

« Pour moi, la radio est le meilleur endroit pour expliquer le numérique. »

 

S : « Place De La Toile » entre 2007 et 2009, « Antibuzz » cette année … On dirait que le web est une des questions qui vous travaille !

TB : Ce qui me travaille à travers ces émissions, c’est de trouver la bonne manière de parler des questions numériques. D’ailleurs, entre la fin de l’époque où je coprésentais Place de la Toile (début 2009) et cet été avec Antibuzz, il y a une vraie culture pop du web qui est apparue. Des réflexes, des expressions… Le défi de la radio, c’est de trouver la bonne forme pour parler de son époque. Antibuzz a installé une ambiance détendue, une légère ironie, mais aussi je crois une connivence avec les auditeurs, ce qui nous a permis d’aborder des questions a priori complexes (ex. : le net comme espace), mais en dédramatisant, en souriant, en expliquant… Et puis le numérique rejoue pas mal de choses, des positions acquises, des habitudes. Et ce bousculement relatif permet aussi la création et l’imagination. Pour moi, la radio est le meilleur endroit pour expliquer le numérique. Le bizarre, l’étonnant, la convivialité, le sourire sont des éléments du langage radio et un bon moyen pour aborder des questions nouvelles.

 

 S : Au delà du travail sur le fond de par des sujets choisis avec soin (open data, pirates, forme d’internet), on a constaté une vraie déclinaison en ligne (Twitter, Soundcloud, Storify). Est ce qu’Antibuzz préfigure une évolution générale des programmes, tout au moins chez Radio France ?  

TB : Aujourd’hui à Radio France, il y a beaucoup de formes d’initiatives en lignes liées à la radio. Antibuzz en proposait une parmi d’autres. Comme chaque émission a son caractère, elle peut trouver sa propre forme d’existence en ligne. Il n’y a pas de déclinaison type.

 
« Que l’écoute en ligne remplace à terme le podcast, j’en suis persuadé. »

 

S : Toujours en matière d’innovation, le player de Radio France tout comme les applications mobiles ont connus un changement important ces derniers mois, avec l’arrivée de nouvelles fonctionnalités pour écouter depuis le début un programme que l’on aurait attrapé en cours ou encore mettre en pause sa radio pour reprendre un peu plus tard. Peut-on imaginer une évolution des usages d’écoutes qui, à l’instar de ce que l’on constate en musique ou de la vidéo, remplace petit à petit le téléchargement d’un média par sa consultation « à la demande » ? 
TB : Que l’écoute en ligne remplace à terme le podcast ? J’en suis persuadé. D’ailleurs je me surprends, dans ma pratique ces derniers temps, à délaisser le podcast pour une écoute mobile à la demande. A compter de cette rentrée à France Culture, les fichiers des émissions sont disponibles en téléchargement pendant un an. Et depuis quelques mois déjà, en écoute en ligne pendant 1000 jours. Vous représentez-vous la banque radiophonique ainsi disponible ?

 

S : Quelles seront les conséquences sur la relation qu’entretiennent les chaînes du groupe Radio France avec leurs auditeurs ?

TB : A priori, je ne vois pas de modifications majeures dans les relations avec les auditeurs. Depuis le podcast, ceux-ci ont pris l’habitude d’avoir « la main » sur leur écoute. Ça ne fera que renforcer ce mouvement d’appropriation. Et c’est très bien comme ça, c’est pour eux que l’on travaille !

 

S : J’imagine que vous êtes vous-même auditeur de podcast. Pourriez vous nous présenter rapidement vos favoris ?

TB : J’écoute pas mal en différé, mais plus tant en podcast comme je vous le disais. Quelques titres d’émissions parmi beaucoup d’autres : Eclectik de Rebecca Manzoni sur France Inter, Place de la Toile de Xavier de la Porte, Des Papous dans la Tête, de Françoise Treussard, Une vie une œuvre, de Matthieu Garigou-Lagrange, Mauvais Genre de François Angelier, sur France Culture, Les Greniers de la mémoire, de Karine Le Bail, sur France Musique…. Et puis il y a le direct aussi. C’est bien, le direct !

 
« Entre net et radio, dégageons des espaces de création ! »

 

S : Pour terminer, que pensez vous de la tribune de Jean-Luc Hees « Faisons évoluer la radio publique vers le net » ?

TB : Une tribune qui appelle à l’innovation, ça donne de l’élan ! On vit dans une période rare où les repères sont rejoués, où il faut en inventer de nouveaux. C’est ce que je comprends dans cette tribune. Et j’entends aussi qu’au-delà de la question des tuyaux, il y a celle de la forme du contenu et du public. Inventons ! Avant le net comme pendant, notre « maison » a toujours été pleine d’inventeurs, de bidouilleurs, d’innovateurs. Producteurs, réalisateurs, techniciens… L’envie est là, à tous les coins de couloir. On colle à l’époque. Le net propose aujourd’hui et de plus en plus des formes qui permettent à la radio de s’y épanouir. Entre net et radio, dégageons des espaces de création. On a tenté par exemple, à la fin d’Antibuzz, l’exercice de la #telp  avec du son, du réseau, du live, du poétique. Il y a plein de choses à inventer.

 

Propos recueillis par Manuel Bedouet 

Photos :  © Radio France